
8/10/1940 : Voilà 15 jours que j'ai délaissé mon journal car les évènements m'en ont empêché mais
aujourd'hui c'est plus calme, je reprends donc ce journal car je tiens à le faire le plus longtemps possible . Enfin voici les évènements. Je crois vous avoir dit que depuis quelques temps on
parlait de nous déménager dans des baraquements à 2km de la ville qui nous serviraient de camp définitif et bien nous voici à ce fameux jour. Donc le 1er octobre au matin, toutes les compagnies
sont rassemblées en tenue de départ, le baluchon est prêt, les couvertures pliées, j'en ai 3, enfin tout et tout.
A 8h30, on nous aligne par un devant les tables et là un soldat allemand vide le contenu de nos sacs pour voir si nous n'emportons pas certaines choses défendues. Les boîtes de conserves sont
supprimées, les draps aussi et les pantalons kaki en treillis, toutes les affaires civiles sont supprimées également...etc....etc. Quand je vois tout cela je retourne dans ma chambre avec mon sac
et je vais voir le sergent allemand du bureau du capitaine et lui demande comment je vais faire pour aller travailler en ville. Il me fait attendre et me présente au capitaine. Celui ci
très chic, me permets d'aller travailler et me donne l'autorisation de manger en ville à midi, mais .......il faut rentrer au camp pour 19h00 impérativement...Impossible d'avoir mieux...Bon que
faire ?, accepter sans rien dire.
Après avoir vu le capitaine, les autres étant toujours à la fouille, je me faufile aux portes avec mon sac et tout mon fourbis et je m'en vais avec mes boîtes de conserves et mon appareil photo,
que je commençais à plaindre. Une fois dehors, je pose tout mon attirail dans un bistrot et je commence à placer de côté tout ce que je ne pourrais rentrer au camp le soir. Je mets dans mon sac
juste l'indispensable, le reste je l'emmène au magasin où c'est encore là qu'il sera en sécurité.
Le soir à 18h30, je prends le chemin du camp. A 19h00 précise, je me présente au camp où l'on m'ouvre les portes. Je demande aux copains où je dois coucher et je m'installe sur un matelas posé
par terre pour la nuit.
Il faut que je vous décrive maintenant ce fameux CAMP 135 ( c'est son numéro ) où nous sommes
internés. Figurez-vous un grand bois de châtaigniers au bord d'une rivière. Au milieu de ce bois une vaste clairière de 200m de long et autant de large. Là on a construit une 50 de baraques en
planche, pas mal faites d'ailleurs, surélevées de 50cm du sol, avec fenêtres, le tout recouvertes de tôles ondulées. L'inconvénient de tout ceci, c'est qu'on n'a pas prévu de poêle l'hiver. On va
y geler . Dans ces baraques on loge 120 hommes environ serrés les uns contre les autres. Il va s'en dire que tout autour du camp se trouve 2 rangées de fils de fer barbelés de 3m de haut et
devant ces 2 rangés, 2 autres de 1,50m plus serrés encore. De plus au quatre coins du camp des donjons de 10m de haut en planche avec escalier intérieur permettant aux gardiens de placer des
mitrailleuses et de bien surveiller le terrain....c'est bien fait pour ne pas en sortir.
Quand à moi le lendemain de
mon arrivée, je sors avec mon nouveau laisser passer et m'empresse d'aller retrouver une infirmière à qui j'avais exposé mon cas et essayer de me faire sortir de là . Je la trouve et elle
m'annonce qu'elle verra le capitaine qui couche chez une de ses tantes. Effectivement, le lendemain je vois arriver au magasin mon capitaine qui me demande et m'explique qu'il me fera une faveur
de me laisser en ville. Que je n'aurai qu'à répondre une fois par semaine au camp...le mercredi....j'en suis resté hébété. Il s'est déplacé pour moi, je n'en reviens pas. Je le remercie de mon
mieux.
Le soir, le lieutenant me porte un papier me donnant cette autorisation et ainsi depuis 4 jours je suis en ville en liberté relative. Le soir même je
cherchais mes frusques au camp et je m'installe dans un restaurant où l'on me donne une chambre, celle où j'écris en ce moment.
Ainsi ma vie est nouvelle, je mange au restaurant et j'y couche, le prix est de 700 à 800 francs par mois. Il s'agit que j'y arrive. Mais n'ayez aucune crainte j'y arrive car je me débrouille.
Chez le photographe j'ai eu 1200 francs ce mois ci. J'ai déjà quelqu'un pour me faire embaucher comme aide opérateur au cinéma de 20h00 à 23h00 tous les soirs, cela me fera toujours 700 ou 800
francs et ainsi le tout me suffira.
Et voilà mon cahier à jour, attendons les évènements.
13/10/1940 :Pendant ces 8
jours, rien de sensationnel ne s'est passé , je travaille et il pleut, c'est la BRETAGNE.
23/10/1940 :Voilà 10 jours de
passés, calmes et sans incident. Ma vie à QUIMPER est toujours sans changement. Je travaille toujours chez le photographe mais le travail ralentit énormément et je suis obligé de trouver quelque
chose pour subvenir à mes besoins de nourriture et de chambre. J'avais écrit à une maison de Cognac pour la représenter ici et j'ai reçu à prix coûtant de l'eau de vie. J'ai aussitôt essayé d'en
placer quelques bouteilles mais c'est dur. J'ai visité un grossiste mais ses prix sont pour les détaillants. Nous verrons si je peux arriver à quelque chose avec cela.
J'ai réussi à faire sortir mon copain le coiffeur qui travaille en ville et il couche avec moi dans la chambre. Il est chic et nous partageons le prix à deux. L'horloger qui travaille aussi en
ville a obtenu son autorisation pour la semaine comme nous, il couche dans la chambre à côté et nous mangeons ensemble au restaurant .
Je suis allé à la Banque de France pour voir si je pouvais toucher de l'argent, mais je ne peux pas toucher moins de 2000 francs. J'ai donc fait le nécessaire, espérons que cela arrivera
normalement, cela m'aidera beaucoup car je n'ai plus un sou.
Ce matin l'on m'a annoncé une nouvelle qui ne fera pas plaisir aux prisonniers du camp. Il y en a 800 qui s'en vont pour une destination inconnue.....on dit pour Allemagne ou la
pologne...j'espère que ce ne sera pas pour moi. J'ai demandé au secrétaire allemand et il m'a dit que cela ne nous concerné pas... tant mieux car vous vous rendez compte d'une tuile si cela
arrivait...je crois que je n'irai pas.
18/11/1940 : C'est lundi aujourd'hui et mon seul passe temps est
d'écrire et de dire ce qui c'est passé durant ce laps de temps qui m'a paru des plus long. Mon travail vous le connaissez et il n'a pas changé, c'est toujours la photo qui me sert de passe temps
malgré le peu de travail du moment ...enfin...l'essentiel est 'être libre et de le rester le plus longtemps possible.
Et pourtant ce soir j'ai le cafard car il est parti aujourd'hui 700 prisonniers pour Allemagne...AH que je voudrai pouvoir passer au moins l'hiver içi et puis au printemps je m'en moque car c'est
le froid que je crains le plus . Où vont aller ces pauvres malheureux avec ce temps affreux....Dans quel coin lointain vont-ils les perdre ?Bon n'y pensons plus et pensons un peu à nous car je ne
suis pas plus brillant qu'eux. Le copain que j'ai fait sortir, le coiffeur, a eu la surprise de voir arriver sa femme samedi soir et il est des plus heureux espérons que ce bonheur sera de longue
durée. Il cherche un appartement de 2 pièces mais ce sera dur
Le poste joue la Marseillaisse, quel miracle, depuis longtemps on ne l'avais pas entendu. Pétain vient de parler " courage et au travail".....oui mais on est prisonnier donc rien à faire et ceci
vous enlève le courage.....espérons toujours une libération.
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